Faux départ

7 mai 2020 – Lausanne

Tout avait été calculé. Démissionner fin août. Trois mois de congé pour militer et préparer Raspoutine. Passer l’hiver en montagne, à Veysonnaz, histoire de profiter de mon dernier hiver ici et pour vivre un temps dans mon lieu d’origine, voir à quel point il me parle – ou pas – ce Valais. Tout était calculé, presque à l’heure près. Faire un aller-retour à Saint-Malo entre mon dernier jour de travail et le 29 avril, date de la Patrouille des glaciers. 1er mai, beau symbole, ma fête de départ. Le lendemain, décuver dans le TGV, et ensuite encore trois jours de préparation avec une mise à l’eau le 6 mai.

Après presque 20 ans d’attente, d’amour et de haine pour ce rêve, ce voyage. « Je veux partir. Non, je reste. Je veux partir. Non, je reste. » Finalement, je veux partir et tout est mis en place pour y arriver. Apprendre à naviguer, à bricoler, amadouer la mer, négocier avec le moteur, informer les proches, rompre, démissionner, investir. Tout était prêt à point nommé, et là, Covid-fucking-19. L’après-midi du vendredi 13 mars (oui), conférence de presse du Conseil fédéral, le soir même, j’ai plus de job. S’en suit un week-end compliqué dans ma tête. Que faire ? Tenter un départ en catastrophe quitte à être confiné sur mon bateau ? Patienter en Suisse le temps que la situation se tasse ? Je deviens fou. Je sens ce projet me filer entre les doigts après tant d’attente et de sacrifices. On dit que le plus dur dans ce type de voyage, c’est de partir. Quand tu lèves les voiles, la moitié du chemin – la plus dure – est faite. Je ne m’attendais pas à ce que la terre s’agrippe à ce point à moi pour m’empêcher de partir, c’est déjà assez compliqué en temps normal. Bref, le lundi la décision est prise pour moi. La France ferme ses frontières, applique un confinement strict. Interdiction d’accéder au chantier naval et même de naviguer. Je reste en Suisse.

Par la suite, le vent a tourné. J’ai retrouvé un job pour le temps du confinement dans mon ancien groupe de recherche, quel plaisir. Mon couple s’est reformé et à vrai dire, cette période en dehors du temps est pour moi, en fin de compte, un petit délice. Mais au fur et à mesure que cela se prolonge, le même sentiment qui m’a habité le week-end suivant l’annonce des mesures du gouvernement m’habite. Cette question, « purée, mais vais-je partir un jour ? » Ça commence à m’inquiéter, peut-être que je ne partirais jamais, peut-être est-ce mon mirage à moi, ce voyage. Il est là, à m’obnubiler, mais dès que j’arrive sur place, il est loin. Je m’en sentais si proche, à « ça » de l’avoir, de le vivre. Aujourd’hui tout est au conditionnel. Je m’accroche quand même, le bateau est prêt à 95%. Moi à 100%. Une frontière administrative s’ouvre, une semaine de carénage et je pars. Mais aujourd’hui, c’est spécial, je devrais déjà être loin. C’est hier, le six mai 2020, que la coque de Raspoutine aurait dû retoucher les flots. Et là je pense à lui, posé, au sec. Je voulais de l’aventure et la découverte de l’inconnu, je suis servi, je ne m’attendais simplement pas à ce que ça débute comme cela.

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