La menace fantôme

« Pontonnier » : membre de la communauté des personnes, naviguant souvent sur des voiliers, se promenant sur les pontons à la recherche d’informations ou souhaitant partager leurs bons conseils. Par extension, on parle de « radio ponton », la chaîne d’information privilégiée des voyageurs. À ne pas confondre avec « pontonnier de sonnettes », corps, au sein de l’armée suisse, visant à construire des ponts.

Depuis notre arrivée au nord de l’Espagne, un sujet anime les mouillages ainsi que lesdits pontons. Il intéresse même la sphère nautique plus largement car certains amis, présentement de l’autre côté du monde, me mettent en garde et me demande des nouvelles (« radio ponton international »). Il s’agit de la présence d’orques s’en prenant aux petits voiliers. La tension que cela implique chez certains navigateurs, nous la sentons au mieux à la Corogne une première fois, lorsque demandant à un navigateur s’il avait fait bonne route, il nous répond : « Good day, no orcas ». Et d’un autre, pourtant capitaine d’un grand voilier de quinze mètres, qui choisit de ne pas prolonger son voyage vers le sud pour le moment de peur de croiser l’escadrille sous-marine.

Nous avons pour la première fois entendu parler de cette question lors de notre mouillage à Cedeira où, rentrant en kayak sur Raspoutine, nous finissons par discuter un moment avec un couple dans leur annexe. Ils se sont fait attaqués par les orques, qui ont causés des dommages sur leur gouvernail, et ont dû faire relâche plusieurs jours à la Corogne pour le réparer. Ils nous expliquent alors la stratégie des mammifères, qui consistent à se mettre de chaques côté du voilier et de lui dicter sa conduite, ce qui peut mener à des dégâts sur le gouvernail du bateau. Le skipper français prédémment mentionné nous parle même de vidéos où l’on voit les fameuses bêtes sauter hors de l’eau et s’écraser sur un voilier. Glaçant.

Quand la menace fantôme s’annonce, on peut lui sourire ou lui froncer les sourcils.

Simon et moi comptons sur notre bonne étoile et poursuivons notre route vers le sud. Ce sujet nous sort peu à peu de l’esprit jusqu’à notre arrivée à Muros, après le cap Finistère, où nous recroisons deux jeunes danois qui pensent avoir aperçu la meute dans la nuit. Les conseils circulant alors sont d’affaler les voiles ou stopper le moteur et éteindre tous les instruments électroniques. L’un des deux danois nous affirme que nous sommes à la limite sud de la zone concernée par les attaques et que nous ne devrions plus avoir de problème à partir de là. On s’endort l’esprit serein, ayant déjà le cœur vagabondant gaiement en pensant à notre petite croisière du lendemain.

Au petit matin, alors que j’attends Simon pour notre départ, celui-ci revient en s’excusant de son retard. Une dame l’a retenu et lui conseille très vivement d’annuler notre sortie à cause de la présence dangereuse des orques. Elle et son mari se sont fait attaquer et ont dû se faire remorquer jusque dans le port de Muros, cassant leur tirelire au passage. Elle mentionne une interdiction faite aux voiliers de moins de quinze mètres de prendre le large. Nous avons entendu parlé de celle-ci, mais sa validité ne concerne que la région juste à l’est de la Corogne, où nous étions à peine une semaine auparavant ! Lors de notre sortie du port, un jeune homme nous crie depuis son bateau : « Don’t go out guys, orcas are just outside ». Malgré notre volonté d’ignorer ce danger, on commence quand même à se laisser imprégner par la volonté des autres à nous mettre en garde…

À la sortie du port, nous tombons dans un trou de vent. Ce calme laisse la place dans notre esprit pour cogiter et on se dit l’un à l’autre que ça commence quand même à être un poil anxiogène, tous ces avertissements. Quelques secondes plus tard, le vent se lève rapidement et fort, nous forçant à rapidement réduire notre toilure. Alors que nous sortons d’un passage généreusement pluvieux, avec deux ris dans la grand voile et plusieurs tours au gênois, luttant pour remonter au près dans de belles vagues, des ailerons apparaissent ! Mais, ô bonheur, c’est alors une joyeuse guingue de dauphins qui vient jouer avec nous, profitant de notre belle vitesse pour sauter et surfer devant notre étrave. Finalement, la menace voilée des orques ne se réalisera pas. Ce fut une journée des plus sportives avec plusieurs réductions de toilure, avant de tout relâcher, au fil des rafales et des passages pluvieux. Cependant, faisant route alors vers les magnifiques îles Cies, on se dit quand même quelques fois, avec Simon, que rencontrer la menace fantôme dans ces conditions ne serait pas pour arranger nos affaires. Juste avant notre arrivée à destination, c’est à nouveau un festival de dauphins qui nous accompagne, comme pour nous dire que, du début à la fin, ils veillaient au grain.

Suite aux complications dues à la Covid, les orques s’attaquent aux voiliers uniquement dans les eaux espagnols, nous voici sauvés!

Plus sérieusement, pourquoi ce comportement des orques ? De ce que nous avons entendu sur radio ponton et lu sur quelques sites d’information, le mystère n’est pas encore éclairci du pourquoi de ces attaques sur des voiliers. Il s’agirait peut-être d’un groupe venant de la région de Gibraltar qui se serait déplacé vers le nord de l’Espagne. Subissant le stress incessant de notre invasion de la mer avec nos gros moteurs, nos filets de pêche et autres, ils se rebelleraient un peu contre des cibles accessibles, il est plus facile de bloquer un voilier qu’un tanker (n’est-ce pas malheureux ?).

La menace pas fantôme.

Une autre hypothèse serait qu’ils protègent une zone de chasse ou leurs petit.e.s, d’où l’idée que s’arrêter, éteindre tous les instruments électroniques et, potentiellement, faire demi-tour, serait une solution. Le mot de la fin n’est pas certain mais, pour mon petit côté militant du climat et amoureux de la nature, l’idée que cette dernière se rebelle, même si ça doit un jour me coûter un safran, ça me plaît.

Art de rue à Lisbonne, la jeune génération sauve sa planète, la vieille génération sauve les jeunes?

Joël Swai Praz, radio ponton, Lagos.

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