Le grand virage

Je vais vous parler de mon grand plan quinquennal. Il était beau, complet, détaillé, parfait. Il s’étendait de mai 2020 à la fin de l’année 2025.

Si on s’était croisé il y a quelques mois et que notre discussion m’amena à vous raconter mon petit voyage, je vous aurais parlé du grand huit. Départ d’Europe, transat, canal de Panama, traversée du Pacifique, remontée sur le Japon et ensuite l’Alaska, descente sur le Horn et remontée en Norvège avant le retour en Europe (fatiguant à lire ? Imaginez à  faire !). Regardez sur une carte, ça fait pas un huit, mais bon ça ressemble à une forme qui pourrait être de la même famille. Au fil du temps, c’était plus forcément cette forme, mais vraiment un huit, pis ensuite une autre forme, dernièrement, ça ressemblait à une boucle, voir à un trait. En fin de compte, faut avouer que je suis bon à faire des projets mais peut-être un peu trop pour tous les réaliser sous toutes leurs formes.

Idée lumineuse.

Quant à ma durée de voyage, elle était éternelle. « Je pars au minimum cinq ans ». Ça, c’était avant. « Maximum trois ans », après faut prendre une ferme et se préparer aux lendemains qui déchantent. « Mêêêh, peut-être un an et demi ? ». Bref, au niveau temps, je suis comme au niveau géographique, j’en savais plus rien. Comme dit dans mon premier texte, j’étais tout prêt, projet dessinée sur papier millimétré, mais finalement Covid. Sacré Covid. Ça repousse, ça modifie le tracé, mais j’aurais pas pensé à ce point. Lors de mon arrivée au chantier naval, pour préparer la mise à l’eau de Raspou, forcément que Covid est sur toutes les lèvres et j’en retire qu’une chose : faut pas transater cette année. Villes fermées, pays bouclés, complications administratives, incertitudes, etc. Et là, moi, avec tous mes projets quinquennaux et de grands huits, bah je saute à pied joints dans le trou. Ok ! Covid ! Je rentre cet hiver en Suisse. La décision est prise si vite que je ne suis pas sûr d’avoir eu le temps de réfléchir avant de la prendre. D’où ce fameux grand virage, à gauche, en arrivant au cap Saint Vincent, au sud du Portugal, à la place de prendre la tangente sur les îles Canaries.

Après le virage, les couchers de soleil auront désormais lieu dans notre dos.

Mais alors « warum» ? On dit que partir, pour un tel voyage, c’est le plus dur à faire. Et je crois qu’en fin de compte j’avais juste besoin de partir. Dès le moment où je posais pied sur mon voilier en août, j’étais parti et je pouvais dès lors rentrer, sachant le « second départ » bien moins difficile que le premier. Le premier, en effet, implique d’abandonner son petit rythme de vie habituel, le second aussi, mais on sait comment ça sera. Ceci dit, après vingt ans d’avoir rêvé ce voyage et m’être mis passablement la pression au fil des ans, d’avoir tout quitté pour ça, sauter un coup dans l’eau froide et ressortir vite fait, avant de revenir l’année suivante, ça me va aussi. Le saut dans l’eau froide, en l’occurrence, dure quatre mois, me mène de Bretagne au sud de la France, pas non plus un saut dans la mare à canard.

Bon. Pis alors, maintenant que j’ai tourné à gauche, j’en dis quoi de cette décision prise dans les premiers jours de mon grand départ ? Ça me va « crème », j’aime bien ce choix. De nombreux navigateurs ont pris ce parti, repoussent ou abandonnent leur projet pour cette année. Forcément, d’autres partent, et j’espère qu’ils auront pas trop de quarantaines, ça cumulerait méchamment avec les traversées niveau confinement. Pour moi, ça me permet de revenir un peu enrichir mon budget, faire réaliser quelques projets sur Raspoutine, maintenant que je le connaîs et que je sais ce dont j’ai besoin en navigation, et finalement de revenir humer encore un peu l’air de la Suisse avant de reprendre le large, très probablement pour plus longtemps. À défaut d’être un grand rapace qui doit prendre son envol dès son premier saut, je suis un petit piaf qui sautouille plusieurs fois avant de prendre son envol. M’en fous, j’ai le droit de me rater plusieurs fois, ça sera pas létal.

Mais c’est une bonne leçon pour moi. La gouvernance de mon rêve se passe comme celle d’une navigation. Ça dépend de trop de facteurs pour être certain du trajet. Surtout rien ne se prévoit trop à l’avance, la météo à plus de cinq jours n’est pas fiable. Alors imaginez cinq ans. À la météo du ciel, faut ajouter celle du cœur et de l’esprit. Je sais pas où je serai dans un an mais je m’en fous, je suis parti et dès maintenant, « c’est tout bénéf’ ! ».

Une partie du butin.

Un avis sur « Le grand virage »

  1. Oui tu l’as fait et, du coup, plein de personnes l’on fait avec toi! Bravo et merci pour ces sauts de « piaf » qui nous font rêver et voyager depuis notre canapé !
    En plus on pourra te revoir avant 5 ans 🤣🌈

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