La nuit

Au crépuscule, quelque part au large du Portugal :
« – Ça va ? T’es bien ?
– Ouais, ouais, tip top.
– T’as besoin de quelque chose ?
– Non, tout bien, tu peux y aller.
– Ok, cool. Bonne veille alors mec !
– Bonne nuit gros ! »

C’est en général par ce dialogue, répliqué presque à chaque fois de façon identique, que débute une nuit à bord de Raspoutine. À ce moment, le soleil se couche juste ou alors s’est couché depuis peu, nous avons soupé et le bonhomme qui reste dehors a pris le temps de se préparer en fonction des conditions. Encas, nombre de couches, écouteurs… À chaque nuit son équipement. Ceci dit, ce moment pour lequel on se prépare débute bien avant le coucher du soleil.

Il faisait tout noir! Dernière aube avant notre arrivée à Sète.

En effet, lorsque nous décidons de « faire » une nuit, cela influe sur toute la journée. Ni Simon ni moi ne sommes assez amarinés pour passer une nuit de navigation comme on boirait une Guinness au King Size à Lausanne. Ça reste un de ces moments qui nous émoustillent l’adrénaline, heureusement à petite dose, mais suffisamment pour que cela soit dans notre esprit pendant toute la journée d’avant. On fera une sieste, on discutera de quel souper faire, de qui préfère quel quart, de quelles seraient les embûches potentielles de la nuit, etc.

Car bien que la nuit se définisse par l’absence de jour (ou est-ce l’inverse ?), aucune ne ressemble à la précédente, encore moins en navigation. Le vent (ou son absence), le brouillard (ou son absence), les pêcheurs (ou leur absence), les bouées de pêcheurs (ou… vous avez deviné ce que j’aurais dû écrire ici), faut-il traverser un rail (zone de navigation prioritaire pour les cargos et tankers, donc on ne veut pas du tout mais alors vraiment vraiment pas du tout y être) ? Cette nuit, on la prépare probablement plus minutieusement qu’une navigation de jour. La lumière, quand même, ça réconforte, même si fondamentalement ça ne modifie pas des masses le schmilblick ! Faut régler ses voiles, veiller à pas se prendre un objet non désiré (je réfléchis mais je ne crois pas qu’il y ait un seul objet que l’on désire se prendre en mer [à part une cuite ? Et encore…]). Mais la nuit, pfiouu, ça n’a rien à voir avec le jour, c’est dif-fé-rent.

Tout y change. Le temps, les distances, la taille des vagues, la force du vent. On remarque alors bien à quel point on compte sur nos yeux pour saisir le monde qui nous entoure. Deux lumières, probablement d’un cargo, au loin. Une rouge, une blanche. Lors d’une nuit sans lune, très sombre, il est extrêmement difficile d’estimer à quelle distance on s’en trouve réellement (ce qui nous a valu de belles sueurs et moments de stress). Parfois, on se dit qu’on est très proche alors que le mastodonte nous passe à quelques kilomètres. D’autres fois on se dit qu’on a de la marge, et là d’un coup on voit surgir, finalement pas assez loin, une masse lancée à pleine vitesse avec son lourd chargement. C’est le petit moment où le battement du cœur se fait sentir et le flageolement des jambes aussi ! Le temps aussi, il change de dimension. Il file pendant des heures et l’instant d’après il s’éternise des secondes et des secondes. Si tu cailles, la seconde c’est une heure. Si tu prends ton pied à regarder en alternance le plancton s’illuminer dans le sillage de Raspou et les étoiles répondre à cette beauté par leur scintillement, l’heure est alors seconde et les trois de celles-ci qui constituent ton quart te paraissent alors bien peu courtes pour profiter de tant de beauté. Ah tiens. Oui, nos quarts font trois heures. Parlons-en.

Gniéééé, l’est toujours là le gros bateau?

C’est un système que chaque équipage doit trouver et adapter à sa guise. Pour les gros dormeurs, comme moi, la perspective de dormir, avec un peu de chance, deux fois deux heures, c’est pas jojo (hehe). Si on est seul, deux, trois, ou quatre et plus, bien sûr tout sera différent. On était deux et on a décidé de faire quatre quarts. Ça commence à vingt et une heures et ça se termine à neuf heures. Quatre fois trois heures. Chacun ses avantages, chacun ses inconvénients. C’est difficile de s’endormir au début du premier mais, en même temps, le dernier quart avec le lever de soleil, surtout si Sa Majesté daigne nous réchauffer tôt, ce n’est pas réellement un vrai quart. D’un autre côté, faire le premier quart, à la fin, c’est long, surtout si la journée de nav’ a déjà été un peu sportive. Par contre, celui qui prend le premier et le troisième quart a l’exquis bonheur de dormir en dernier et donc, avantage non négligeable, est légitime à déborder quelque peu de sa tranche de sommeil dans la matinée. Bref, unanimement, les deux quarts entre minuit et six heures sont les plus difficiles, spécialement les nuits sombres et froides. Mais, je vous l’avoue, les belles nuits étoilées, enlunées et chaudes, c’est de la pure magie. Je peux pas vous le décrire, faut le vivre.

Après vient le lever du jour. Ça aussi, c’est un sacré moment. Des fois on l’attend un peu avec impatience, surtout si la nuit fut froide, compliquée, ou si on attend la destination en piaffant d’enthousiasme (au hasard Ibiza). Justement, c’est moi qui étais de quart pour le lever du jour en arrivant à Ibiza. C’était un des plus beaux moments de ma vie. On s’était pris un vent de travers assez musclé la nuit et les vagues, s’éclatant sur le côté du bateau, se disaient que c’était fendard de se transformer en seaux d’eau pour nous rincer. Le côté rigolo de l’histoire c’est que je suis le premier à avoir eu l’honneur de remarquer la fantaisie des vagues à faire ça et que, lorsque la première lança l’assaut, je n’avais pas mis mon capuchon alors qu’elle arrivait par derrière. Vous la sentez la petite coulée d’eau fraîche qui vous descend la colonne vertébrale ? Mmmh bonheur. Bref, la nuit fut sportive et Raspoutine n’a littéralement pas bronché. J’étais amoureux et fier de mon bateau tant il filait bien et me mettait en confiance, me laissant juste planer et surfer en harmonie avec lui, cisaillant la nuit de sa trace éphémère, lancé à pleine vitesse vers une île paradisiaque. Donc là j’étais déjà bien content. Presque même heureux. Je vais me coucher à trois heures du matin, secoué mais serein.

Ibiiizaaa on arrriiiiive!!!!!!

Pis c’est mon heure, Simon finit son quart : « Jo, Jo, ça va être à toi ». Petit rituel pour le passage de témoin, comme d’habitude :

« – Le vent, il a forci ?
– Non, il fluctue mais là on est dans un moment fort.
– Ok, ok… Mmh… Pis les bateaux, quelque chose ?
– Non, y a de ces bouées vertes des fois, je sais pas ce que c’est mais bon, ça bouge pas, on les passe vite.
– Mmh.
– Ça va ?
– Ouais. Ouais, ouais… Vas-y, bonne nuit gros.
– Merci mec, bonne veille. »

Me voilà seul sur le pont. Debout, je me tiens aux deux winchs du roof, comme un orateur se tiendrait droit, les mains sur le pupitre, pour prononcer son discours. On se sent le capitaine d’un grand navire dans cette position. Jambes écartées pour l’équilibre, le torse droit, la tête haute, on voit bien devant, on anticipe le mouvement du bateau car les vagues ne peuvent se cacher et on peut garder toute la voilure sous surveillance. Petit à petit, je distingue l’horizon. De mieux en mieux. La lueur s’éveille gentiment et je devine Ibiza, à gauche, puis Formentera, à droite. Les bouts de terre qui étaient marqués par les scintillements des phares se présentent désormais d’eux-mêmes, plus besoin de messagers lumineux. Le lever du jour devient absolument fameux. C’est une explosion d’orange, de rouge et de jaune qui se déversent dans la mer et se projettent sur les falaises de l’île du nord. Moi, je deviens fou. Le vent faiblit mais je suis ivre de vitesse et je relâche toute la voilure. Je me sers un petit thé bien chaud, je mets mes écouteurs et je me laisser porter par la musique. Je danse à l’arrière du bateau. Je vais m’accrocher à la voile d’avant, l’étrave écarte l’eau avec énergie et cette eau paraît, grâce à cette lumière de paradis, être d’or. Au fur et à mesure que le vent faiblit, les vagues s’apaisent et cessent de nous chatouiller le capuchon. Je l’enlève. Je sens la petite brise résiduelle se faufiler entre mes cheveux et mes oreilles qui se réchauffent avec les premiers rayons du soleil. La suite appartient à l’histoire (haha, disons en tout cas la mienne).

Il est content, il mange, il danse, il est content.

Et là vous vous dites : « Ha ! Il en a fini de sa nuit ! » Eh bah non ! Car une navigation de nuit ne se termine par lorsqu’il fait jour ! C’est con hein ? Mais c’est pas sorcier, je vous explique ! Le rythme imposé par l’assurance d’une veille visuelle dicte également l’organisation du jour venant. On sera fatigué. Alors le petit déjeuner est un moment où on débrief, on s’explique le ressenti de nos quarts de veille. Les bons moments et les autres, comme ceux qui furent plus longuets. Et… on va dormir. Le dernier à s’être levé reste veiller et l’autre va faire une sieste, sauf si on arrive à destination assez tôt, comme ce fut le cas à Ibiza. Là, on amarre le bateau, moi je vais déclarer notre arrivée et Simon finit de bien ranger le bateau, met l’électricité, etc. Ensuite, bah… on sieste quoi. On se dit un petit moment mais on finit toujours par dormir quelque chose comme deux ou trois heures. Et après, enfin, on visite. Mais ce n’est que le lendemain qu’on reprend un rythme « normal ».

Il y a une dernière chose dont j’aimerais vous parler, une nuit bien particulière, qu’il nous a été donné de vivre une fois. On longeait la côte sud de l’Espagne. Le vent n’était en rien celui qui était annoncé. Il faisait gris, froid et on observait plusieurs passages pluvieux sur les montagnes, pas si loin de la côte que ça. L’organisation de la nuit était faite, le souper était bientôt prêt. On longe alors la baie d’Almeria où il y a plusieurs ports et là c’est le moment où… en fait on veut pas la faire, la nuit ! On la sent pas, on souhaiterait plutôt dormir les deux comme des bébés. C’est marrant ce moment, on le sent dans l’air. Un des deux suggère qu’il y a des ports pas loin, au pire. L’autre laisse glisser l’idée qu’après tout, ça reste une possibilité de passer la nuit dans un port, après tout. Le premier acquiesce. Et les deux se disent qu’en même temps si on n’a pas envie on n’est pas obligé, d’abord. Les deux acquiescent. Petit regard de connivence, barre à bâbord. La nuit ne sera ainsi pas faite « en nav’ ».

Des fois, c’est entouré qu’on souhaite dormir 🙂

Un avis sur « La nuit »

  1. C’était un énorme plaisir de passer ces nuits avec toi jojo!
    Superbe récit que tu nous as fait la, je me réjouis de lire la suite de tes aventures et de te retrouver à quelque part autour du globe!!
    Des becs!!

    J’aime

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