Libéré, délivrééééé!!!!

Une fois n’est pas coutume, ce récit ne sera pas agrémenté de photos ou de GIF. C’est qu’il est plus long et personnel que les autres, alors je préfère que vous vous concentriez sur les lettres. Héhéhé.

Me voici donc arrivé, sain et sauf, heureux et à peine fatigué (!), au Cap Vert, après un slalom nocturne dans la baie piquée d’épaves de Mindelo. Le sourire aux lèvres, je confirme par téléphone satellite mon arrivée à mes proches, dégaze une bière, en bois un schlouk, en offre à Raspou et aussi à Neptune. Comme je suis d’humeur gaillarde, les trois lurons auront droit de même à une schloukette de bon whisky. Mais cette arrivée apaisée et sereine n’était pas gagnée dès le début.

Mon départ d’El Hierro se passe bien. Je suis réveillé dès cinq heures trente du matin, l’adrénaline ne tenant plus à me laisser dormir. Douche à six heures, petit déj’, tout organiser, lentement car il est encore tôt et me voilà malgré tout prêt à larguer les amarres bien plus tôt qu’escompté. C’est Josu et l’équipage de Taivavao qui me permettent gentiment de me libérer de ce ponton que j’aurai parcouru bien plus de fois qu’attendu. Je sors dans l’avant-port et bouille d’excitation ! Il est important que je que ne me précipite pas pour ne rien laisser au hasard car une fois en pleine mer, ça va souffler. Et bien, rendu dehors, effectivement, ça souffle, mais je suis heureux. Deux ris dans la GV, 6 nœuds. Heu-reux. La côte est de la petite île défile à toute allure et le vent gagne encore en puissance à l’approche de la pointe sud, ça file. Départ de rêve. Mais la réalité ne faisait que m’attendre juste là, un peu plus loin, vers l’horizon. Sa première semonce relève de l’anecdote. Peut-être avez-vous vu mon post Instagram où je raconte être allé vérifier que l’hélice du speedo (instrument permettant de mesurer la vitesse du bateau à la surface de l’eau) du bateau voisin était bien libre  ? Et bah la mienne est bloquée ! Ha ! Bon cela n’est vraiment pas trop grave en soi. Ce qui me remet plus rapidement que prévu les pieds sur mer, ce sont les conditions. Le vent est très instable en force et en direction et, aussitôt le soleil couché, alors que normalement on essaie de limiter les manœuvres, je change frénétiquement mes voiles ! Taille de la voilure, côté des voiles, hissées ensemble ou séparément. J’accomplis plus de manœuvres sur l’avant du bateau en six heures que lors des dernières quinze journées de navigation, je me rends fou ! De guerre lasse, j’abandonne la possibilité de trouver la solution idéale, j’en considère une comme la moins mauvaise, je la laisse et vais me coucher en me disant que six ou sept jours comme ça, ça va être long. Moral : touché.

Le lendemain matin, la grande forme ! Je suis super motivé malgré le vent toujours faiblard et les voiles qui claquent, tapent et secouent tout mon gréement et le bateau. Mais l’usure d’une journée et de la chute de l’euphorie du départ me rattrapent en fin d’après-midi et là, c’est le gros, gros, gros coup de spleen. Je suis archi méga giga tellement mais tellement déprimé. Je me déteste d’être parti de cette île, je savais que je n’aurais pas dû le faire, j’en voulais pas de cette nav’ en solo. Même de ce voyage en bateau en fait j’en voulais pas vraiment. Il y a un mètre de neige fraîche en Suisse et y a mes proches, mes copains, ma famille, mes ami.e.s, la neige, la fondue et la bûche de Noël, qu’est-ce que je viens foutre tout seul au milieu d’une étendue d’eau pas potable aussi grande que ça non mais sérieux t’as pas idée ou bien !? Bref, ça va pas. Ça va tellement pas que je fais demi-tour, direction les Canaries. Cette tentative, aussi stupide qu’éphémère, dure peut-être 37 secondes maximum car d’un coup le vent forcit et je déteste remonter au vent, je me remets dans le bon cap. J’écris à mes proches : « pas le moral ». Je mange et je vais me pieuter. Je pense que j’étais émotionnellement exténué car je passe ma meilleure nuit de la traversée, dormant presque neuf heures. Moral : coulé.

[Aparté nuit : alors là je dis ça et j’entends les soupirs d’agacement des vieux marins : « neuf heures !? Irresponsable ! ». OUI. Mais. De un, jamais plus de deux heures d’affilée, AIS (détection automatique des navires avec une alarme très agressive en fonction), régulateur d’allure en fonction (donc pas de risque d’empannage si le vent tourne) et, de deux, je suis sur une route très peu fréquentée. Je ne verrai apparaître, de très loin, que trois bateaux lors de ma traversée. En gros je vais me coucher et je mets le réveil deux heures plus tard. Souvent, je ne dors pas les deux heures. Dès que je m’éveille, je vais faire un contrôle dehors, regarde sur l’AIS si un bateau est à proximité et je retourne directement me coucher en reprogrammant le réveil deux heures plus tard, etc., etc.]

Puis, me jurant de ne plus jamais faire une traversée en solitaire, de vendre le bateau aussi vite que faire se peut, de me maudire si je n’avais que l’idée lointaine de ne pas respecter ce que je me promets sur le moment, j’entre dans ma troisième journée. Et à partir de là, tout ira mieux. J’aurai alors quatre journées toujours usantes à cause du manque de vent, provoquant le claquement et battement de mes voiles, ce qui tape sur les nerfs de façon assez vilaine. Mais en dehors de ça, ce fut la bella vita, je me fais mon petit rituel journalier. Réveil, régler la voiture en mode diurne, café, petit déj’ (corn-flakes miam miam), toilette rafraichissante dans ma belle salle de bain (une lavette), allumer le téléphone satellite pour donner ma position et recevoir la météo, me préparer un jus d’orange frais, manger une banane, lire, faire la vaisselle, lire, préparer à dîner, manger, faire la vaisselle, lire, lire, lire, lire, manger un biscuit avec un thé, lire, lire, manger un peu de chips avec un coca et le coucher de soleil, préparer le souper, manger, régler les voiles en mode nuit, allumer le téléphone satellite pendant que le thé chauffe, boire mon thé, envoyer un message et lire les messages du téléphone, dodo. Voilà, aussi simple que ça. Que du bonheur. Et ça va bien. Je plane. À ce point, oui, pourquoi ?

[Aparté rencontre avec un cargo : une fois au milieu de la nuit, j’entends un énoooorme BBRRAAAAOOOUMMM BRRAAOOOUUMMM !!! Et là avant que cette information n’ait le temps d’atteindre mon cerveau je saute littéralement dehors (sachez que je dormais avec mon harnais en étant attaché à une ligne de vie qui venait jusque dans ma couchette, pour ce genre de cas justement) ! Je me dit « putain de bordel de merde un tanker qui me fonce dessus et me voit à la der’ et me klaxonne pour que je dégage ! Honnêtement en sortant ainsi de son sommeil, de sa couchette et de sa cabine à je ne sais plus quelle heure du matin, on a pas les yeux en face des trous. Je dois avoir le cœur qui va à 380 battements par minute ! Je suis l’extrême inverse du cœur d’un cycliste professionnel dopé (pléonasme, je sais) qui dort. Je regarde l’horizon frénétiquement de tous les côtés ! Il est où ce foutu bateau bordel !?!? Et là j’entends un « bzzz, bzzz » qui vient de l’intérieur du bateau. Ha. Ha. Ha. Que vois-je, allumé et vibrotant sur ma table ? Bah mon natel, c’était mon réveil…]

Revenons à l’essentiel, mon bonheur. Je vais la faire courte parce que là c’est déjà long. Ce voyage n’est pas juste un trip « j’aime les bateaux, le soleil et le rhum aux Caraïbes ». Il n’est pas non plus réductible à « détruisons le capitalisme » (même si j’y tiens). Il trouve ses origines, sous la forme du rêve d’un gosse de dix ans, dans un événement peu joyeux de mon enfance et m’a depuis lors toujours accompagné comme un rêve positif, une échappatoire au cas où les choses n’iraient pas bien à terre, mais également comme une sorte de pression. Brièvement, à terme je me suis parfois, voire souvent, senti obligé de le faire pour réaliser le rêve de moi enfant, même si dans le présent je n’en avais plus autant envie. Je DEVAIS le faire. Et là, d’une certaine façon, même si ce n’était pas les projets fous (l’ignorance est une bénédiction) que je comptais faire à l’époque, qu’il s’agit d’une relativement courte traversée dans des conditions peu « toniques », je vivais cette image que je m’étais imaginée un milliard de fois vivre : je naviguais en solo sur l’océan. Pas le Léman mais le puissant et majestueux Atlantique. Je l’avais fait. Je le faisais. Et ça a percé un abcès. Je me suis prouvé à moi-même que je pouvais le faire. Et imaginez dans ma tête moi enfant faisant un signe du pouce vers le haut à moi, là, posé sur Raspou à mi-chemin entre les Canaries et le Cap Vert. « Bien joué mon gars, c’est tout bon maintenant ». Et ça m’a libéré d’un poids et d’une pression énormes. Fait que, du coup, bah j’étais bien. Cela faisait très longtemps que je ne m’étais pas senti aussi apaisé. Je ne peux que difficilement l’exprimer correctement ici. Donc bah la fin c’était chiant avec les voiles qui tapaient mais bon, c’était bien aussi.

Forcément cette petite aventure en solitaire rebat un peu les cartes. Je ne m’impose plus rien avec ce « projet », avec mon beau Raspou. Ça fait un bien fou, je n’ai envie plus que d’une chose, profiter. À ce niveau, le moi d’aujourd’hui n’a plus rien à prouver au moi d’hier. Et je vais finir ce texte plus intime et personnel que les autres par une touche mais teeeeellleemment mièvre que mon frère va hocher de la tête avec un petit soupir exaspéré (mais rempli d’amour fraternel) <3. Raspoutine, au-delà du personnage historique et de son alter-ego dans Corto Maltèse, est un terme russe qui a une signification. Il veut dire à la fois « débauché, vagabond » (no comment) mais aussi « chemin de voyage, fourche, place où se croisent et où se séparent les chemins ». Un ancien collègue m’avait très poétiquement décrit ce terme ainsi : lorsque la neige fond au printemps et que les sentiers apparaissent à nouveau, les routes s’ouvrent alors devant toi, c’est ça Raspoutine. Bah là, moi je trouve que ça fait une jolie coïncidence avec ce qui m’arrive après cette première navigation en solitaire avec mon voilier si cher à mon cœur.

PS : Et sachez que malgré mes maugréements des premiers jours et des promesses de moi à moi, en arrivant à Mindelo, je n’envisageais pas une traversée de l’Atlantique en solitaire d’un œil trop négatif… On ne se refait pas ! 😉

5 commentaires sur « Libéré, délivrééééé!!!! »

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