La transat

Une première transatlantique crée beaucoup d’attente, de rêve, d’espoir, de crainte et tout autre sorte de sentiments. Après avoir laissé décanter dix jours et écrit plusieurs textes qui ne m’ont pas satisfaits, voici mon récit.

Dernier coucher de soleil pré-transat à Mindelo!

Bien que coincé sur une petite « coquille de noix », j’ai éprouvé un infini sentiment de liberté durant cette traversée. Surtout durant la première moitié. En effet, durant la deuxième partie et en analogie avec une course de montagne, lorsque le sommet est atteint (ici la moitié du parcours), on veut surtout redescendre, rentrer. Ce fut pour moi pareil. Mais durant cette première moitié, quel bonheur. La première et principale liberté fut celle du temps. Il devient flou, diffus et non contraignant. Malgré les quarts qui rythment notre vie, on fait ce qu’on veut, quand on veut. Rien, absolument rien, n’est là pour vous rappeler du « quand ». Il n’y pas le silence du dimanche, pas les bruits matinaux des camions-poubelles, pas les rires de l’apéro en terrasse, rien, juste l’eau et son « floush-floush » habituel contre la coque. On a bien rigolé, avec Gégé, mon équipière, à complètement mélanger les jours et, malgré ma manie à inlassablement faire des calculs sur notre vitesse et notre arrivée présumée, ne plus du tout savoir quels étaient le jour et l’heure. Les délais ne faisant plus partie de la vie, tant de belles choses s’ouvrent à nous. Ma préférée fut celle des pensées libres. Ce que j’entends par là, c’est la possibilité d’offrir à son cerveau le luxe de vivre sa propre vie. Souvent, dans la vie « quotidienne », on est rappelé à nous-même par les contingences du monde. Ici, pas. Ou, disons, beaucoup moins. Il est dès lors possible de s’extraire de soi et, si l’on veut, de regarder ses pensées s’épanouir là où elles veulent s’en aller. Si je devais utiliser une image, ce serait celle de l’arbre et de ses branches ou, pourquoi pas, de ses racines. Elles poussent dans tous les sens et vont là où la lumière (ou les nutriments ?) les attirent. Pareil pour les pensées. Une pensée éclot, se développe, peut-être s’arrête-t-elle un moment pour permettre à une autre réflexion de se dégager, puis elle reprend son chemin plus tard ou le lendemain jusqu’à trouver, pas nécessairement son aboutissement, mais un lieu où je n’avais encore jamais eu le loisir de laisser errer mes pensées, en plein soleil. Que du bonheur, tant de temps à juste penser en se laissant bercer ou hypnotiser par cet horizon indépassable rempli de petits et plus grands talus.

Ça se dandine un peu (trop) durant cette transat! Avec en guest star « Allurix », qui nous aura conduit tout au long de la traversée! Merci, mon cher!

L’autre chose qui m’a interpellée, c’est l’espace. Je fus très surpris de ne pas être plus « chamboulé » que ça à l’idée d’être aussi loin des côtes à un moment donné. Je ne sais pas si c’est « l’habitude » des traversées, j’en n’ai pas fait tant que ça et surtout pas de cette envergure. À aucun moment, je ne me suis dit « oh misère s’il se passe quelque chose ici ça fait chier » (non, c’est pas vrai, je me le suis dit souvent mais pas avec la même anxiété dans les tripes, due à la distance avec une potentielle aide terrestre), pas comme à de nombreuses autres reprises alors que j’étais bien plus proche des côtes. Après y avoir bien réfléchi, je pense que mon esprit a basculé dans sa perception, passant de « l’espace » à « mon espace », celui du bateau. « Mon » espace s’est réduit à Raspou et sa rassurante façon de franchir les vagues et de se remettre dans le droit chemin après un talus plus farceur que les autres. Où j’étais n’importait finalement pas tant que ça, j’y étais et pour un sacré bout de temps, ce qui comptait c’était Raspou et l’espace que lui m’offrait. La couchette, la cuisine, les toilettes, le cockpit et, lorsque la météo le permettait, le pont avant pour un contrôle du gréement (et un nettoyage de poissons-volants) et la jupe (pour la pêche ou la douche). Et, si l’on considère la vaste étendue sur laquelle on peut habituellement se déplacer, malgré la beauté et l’élégance de mon Raspou, ça fait pas grand. Loin de là. Et pourtant, à un aucun moment je ne me suis senti enfermé, bien au contraire. À ce moment, accepter que ma liberté de me déplacer était limitée à mon seul bateau (et que ma faculté à en profiter n’était pas au plus haut niveau avec les mouvements du bateau) et savoir que cette condition n’allait pas changer de sitôt m’a, comme qui dirait, ôté le besoin de pouvoir me déplacer. Alors que je chéris tous les jours la liberté de mouvement qui est la mienne, privilégiée, je ne m’en suis pas senti privé. Durant ces jours, je me suis souvent questionné : « Serais-je capable de rester ainsi, dans un appartement, 17 jours durant, sans sortir ? » Je ne pense pas, ça me rendrait taré. Mais ici, au milieu des flots, pas de soucis. Bien sûr, on s’y prépare psychologiquement, on y va volontairement etc. mais, malgré tout, ça m’a beaucoup surpris.

Le grain, le personnage invité à répétition qui, à lui seul, nous empêche de passer 17 jours à dormir! On l’aime autant qu’on le déteste!

J’ai eu énormément de peine à écrire un texte sur cette transatlantique. Trop de choses à dire tue les choses à dire. Je cherche à ne pas être trop descriptif et j’espère que vous aurez eu du plaisir à lire mon texte malgré tout. Si vous avez des questions plus factuelles, n’hésitez pas à me contacter, j’y répondrai avec énormément de plaisir !

« Everything will be okay in the end. If it’s not okay, it’s not the end. » John Lennon (merci Nini!)

Pour terminer, voici la liste des éléments qui ont rendu ce petit moment de vie absolument lumineux : la dorade qui s’est laissé pêcher et qui nous a offert deux succulents mets, les levers et couchers de soleil « out of this world », quand le vent et la mer ont accordé (rarement) leurs violons pour nous offrir de magnifiques moments de navigation et, surtout plus que tout, sentir les effluves de la forêt de Marie-Galante en arrivant, tout à la fin.

Enfin. Arrivé. Apéro. (Et baignade).

6 commentaires sur « La transat »

  1. On dit souvent aux gens qui entreprennent un grand périple qu’ils ont de la chance de pouvoir le faire. Je ne suis pas d’accord, j’y vois plutôt du courage que chacun peut ou non décider de trouver pour larguer les amarres, sachant qu’il faut en payer le prix sur plusieurs plans 🙂
    Merci pour tes images et texte sur les pensées qui s’évadent et bonne suite de voyage, terrien pour l’heure !

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