Choisir c’est renoncer

Bonjour, avez-vous un moment pour parler de la fin de notre monde?

Pour se mettre au goût du jour : https://bonpote.com/synthese-et-analyse-du-nouveau-rapport-du-giec/

Bah voilà, ça y est, j’y suis à mon petit paradis. Toutes ces années j’en ai rêvé, naviguer en solo entre des plages plus belles les unes que les autres, marcher tout mon soûl dans des talus hyper arrosés, entre chutes d’eau paradisiaques où l’on se baigne et colibris vire-voltants dans les sommets embrumés des volcans perdus. Hier soir encore, après une belle navigation, d’abord bien engagée et technique, puis absolument idyllique, j’arrivais en Martinique par sa côte nord, sauvage et torturée, sous les lumières du couchant. J’étais fou de joie. Je chantais, je riais, les falaises sur ma gauche, le vent dans le dos et le soleil couchant sur ma droite. Les odeurs de forêts humides laissaient leur place, entrecoupées de quelques grains et leurs rafraîchissantes pluies, à celles de barbecues au fur et à mesure que je me rapprochais de mon lieu de mouillage, Saint-Pierre (habemus papa).

Sauvez la terre, c’est la seule planète où on peut nager gaiement à observer une mère dauphin et son petit ❤

Mais voilà, cette journée à courir, filer, splasher et parfois voler le long de la Dominique (« The Nature Island ») pour arriver en Martinique ne fut, malheureusement, qu’une sorte de « douce » parenthèse dans une réalité plutôt « aigre ». Je ne veux pas mentir non plus, je prends bien mon pied dans ces belles îles. Mais depuis que j’ai atterri de ma transat, le « mood » du capitaine est plutôt « bof bof » sur l’échelle du « pendez-moi » à « youpiiiiiiii »… « MAIS FUCK*** POURQUOI !? » me demanderez-vous avec raison. Bah, parce que. Parce que (je plaide coupable), mon petit bout de chemin en voilier s’est imaginé dans un monde qui n’est plus. C’était Joshua Slocum, Jack London, Robert Louis Stevenson, c’était une aventure et c’était s’ajuster à la nature pour qu’elle nous accepte, pour s’y frayer son chemin. Fallait être bien malin pour survivre, souvent faire le dos rond et se faufiler entre les coups du sort pour avoir le droit à son rhum, à son repos et à chanter des chansons enjaillées à la gloire des deux. Soit, donc, Jo, pourquoi tu râles !?

Qu’est-ce que tu râles quand tu peux contempler ça, Jo?!

Mon humeur morose s’est déclarée au détour d’un post face de bouc de la copine d’un copain. Iels sont un couple de navigateur.trice.s que j’admire par leur motivation et leur courage. Iels ont navigué dans des endroits que je ne me verrais même pas fréquenter en cauchemar avec ma quille. L’ami est d’enfance et c’est avec lui qu’on traçait des trajectoires et des idées folles sur la carte de notre salle de classe, entre deux problèmes de maths (pouaaaahhh) ou deux cours de géographie (woouuaaahhh). Bref, la copine du copain y dit, en résumé, dans une période difficile, qu’elle aime vraiment deux choses dans la vie : voir ses proches et découvrir des endroits lointains. L’équation se résumant à : avoir un plus gros bateau pour accueillir plus de gens. Elle n’a pas dit que ça et sûrement, ne l’a pas dit exactement ainsi, c’est comme ça que moi je l’ai ressenti. Et là ça m’a fait BAM dans ma gueule, la joue gauche pour être précis. Ça a fait ressortir un énorme problème que je vois désormais quotidiennement dans ces belles îles et dont j’avais conscience avant.

C’est confortable mais c’est pas le bon chemin.

The. Fucking. Inadéquation. De. Ce. Mode. De. Vie (qui est aujourd’hui le mien #haha). Oui. L’équipée, dont je citais les fameux noms dans le second paragraphe, partaient. ILES PARTAIENT. Loin. Longtemps. Alors pour les derniers que j’ai lu, comme Moitessier, ok, l’avion existait. Mais c’était pas easyjet. Le type a quand même fait plus de jours en mer à la suite que je ne suis capable d’en faire sans me taper le petit orteil droit contre quelque chose. Aujourd’hui, la distance n’est plus. Elle est un chiffre qui s’affiche quelque part sur une application de navigation ou dans un livre de statistiques, voire sur des photos. « Tcheu, tema cette photo avec des cocotiers et du rhum, je suis loin, il fait chaud et c’est le rêve. » Donc ouais mais non, c’est l’enfer. L’enfer de notre futur. Aujourd’hui, voile (silence, woush woush, des étoiles et aide-toi-du-vent-et-le-vent-t’aidera) rime avec niooonnnnnn vroom vroom l’avion. Je m’explique. De même que ce couple d’ami.e.s, plus ou moins tout le monde ici (moi également) reçoit de la visite, voir BEAUCOUP de visites, durant leur « voyage » en voilier. Ceci sans compter sur l’industrie de la location à la semaine qui font aller et venir je n’ose imaginer combien d’avions dans je n’ose imaginer combien de pays chaque jour. Et là, moi, ça me fait exploser mon cerveau (et mon petit cœur d’islamogauchiste et d’écoterroriste). Moi, j’aime bien la vie. Et j’aimerais bien que le maximum de gens sur terre, ils aiment bien la vie aussi. Or, une très forte minorité (dont je fais partie, pas d’excuse pour Jojo) pollue à tort et à travers pour le confort.

On vit actuellement une crise climatique et écologique terrible. Pas demain, encore moins après-demain, aujourd’hui. On y est. Cette crise est également sociale car en gros, ce sont les riches, les privilégiés (kikooo) qui foutent la planète en l’air. Et je veux pas dire que des gens qui peuvent partir voyager sur des voilier sont des privilégiés mais… euh… ah oui, non en fait si, on est des privilégié.e.s. Genre « méga » (accent suisse-allemand). Et là où moi ça déconnecte, c’est que j’ai eu une baffe entre le romantisme du monde que j’imaginais découvrir et celui dans lequel, finalement, j’évolue. La voile en 2021-2022, ce n’est pas une affaire de gens bizarres qui cherchent un autre truc. C’est un jeu de riches (ok, c’est moins con que la Formule 1 et ouiii je schématise) et qui ne fonctionne plus ou moins QUE grâce à l’avion. Combien auraient traversé l’Atlantique sans équipier.ère.s débarqué.e.s par avion ?! Combien partiraient longtemps sans rentrer chez eux chaque année quelques mois !? Sans recevoir la visite des proches durant plusieurs années !? Alors je ne suis pas analyste à Wall Street mais mon doigt mouillé me dit qu’on serait vachement moins à partir. Et là où ça coince, c’est que ce luxe qu’on s’offre, on va le payer cash et avec intérêts bien bien salés. On aime le sel mais pas à ce point là.

[Petit aparté pour dire que je n’ai rien, sur le principe, contre l’avion. Je rêvais d’être pilote étant gosse. J’ai eu des étoiles dans les yeux avec les légendes que sont Saint-Exupéry et l’aéropostale, par exemple. On rêve de voler et c’est fantastique de pouvoir se déplacer dans un presque claquement de doigts de l’autre côté du monde. Mais quand même : https://bonpote.com/pourquoi-arreter-lavion-ne-devrait-plus-etre-un-debat/].

Mais le fait est que si on considère le budget carbone individuel, l’avion est létal. Faites un aller-retour Paris-New York par année et c’est « ciao bonne », plus rien le droit de faire (genre même pas respirer, je rigooole, mais à part respirer vraiment rien donc bof quoi). Donc voilà, c’est là que le bas blesse. Y a ce slogan qu’on voit souvent en manif : « Sauvez la planète, mangez un riche », bah malheureusement c’est pas vraiment une blague. Et pour la majorité des occidentales et occidentaux qui liront ce texte, on fait partie des riches, à l’échelle planétaire. Calcul simple pour savoir si, au niveau carbone, vous faites partie des riches. Faites ce test : (https://bonpote.com/comment-calculer-son-empreinte-carbone/). Objectif : deux tonnes de carbone par personne. Vous êtes en-dessus ? Bah pas de bol, va falloir réduire la voilure. Je viens de le refaire après avoir tartiné Marie, avec qui j’ai passé une semaine en Guadeloupe, de mauvaise conscience car elle prend trop souvent l’avion. Bah devinez quoi, je consommmmmee trooop ! Et donc, quel est le point où je peux réduire encore le plus efficacement le budget carbone ? La nourriture, trop de viande et de poisson. Je vais donc réduire un max. Ça me fait plaisir ? Non. Je vais devoir consommer moins et faire très attention à la provenance des produits. Bon, donc, les privliégié.e.s se retrouvent à se promener sur des voiliers mais en plus de ça font venir eux et les autres par avion et rentrent eux-mêmes de temps en temps par le même moyen pétropropulsé. C’est. Pas. Correct.

C’est tout spécialement difficile, je le crois, pour « ma génération », celle d’avant et encore plus celles d’après. On a littéralement tout eu, matériellement parlant. Et pourtant. Et pourtant… On a pas cet espoir du futur. Les boomers demandent de quoi on se plaint quand on réclame un monde meilleur. « Vous avez tout eu ». J’apporterais une petite correction : « Sauf l’espoir ». Notre futur ne s’imagine pas meilleur. Il s’imagine à peine et cela à cause du monde qui « nous a tout donné ». La voile, aussi belle et romantique puisse-t-elle être, surtout dans son histoire et les infinis voyages qu’elle permet de faire, n’y déroge pas. L’idée est belle, le fond est vicié. Et c’est ainsi que se joue le drame de notre génération (et les unes peu avant et unes peu après), nous devons, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, « volontairement » renoncer à une part de confort matériellement parlant (et en plus se faire traiter d’ignard.e.s par les boomers qui elleux clairement avaient tout compris, quand bien même à leur époque on en parlait déjà, du climat [pas merci]).

Vivons lentement, vivons longtemps.

[Et c’est écoeurant parce qu’on est déjà privilégié de partir sur nos « boats ». On débarque avec nos gros souliers à tout bout de vents, à tout endroit où des gens vivent, souvent avec moins de moyens que nous et sans droit à se déplacer comme nous, librement. Nous et notre mode de vie détruisons littéralement le futur de ces gens et lorsqu’iels devront fuir leurs atolls à un mètre cinquante en-dessus du niveau de la mer, on fera quoi ? « Welcome ! » !? Nous savons très bien, vous et moi, que non. Pour plus d’infos : https://www.franceculture.fr/emissions/geographie-a-la-carte/les-injustices-geographiques-du-dereglement-climatique].

Bon et dans tout ça, il est où mon choix concernant la navigation. Il est déjà fait depuis un moment, quand il s’agit de choisir entre les proches et mon rêve (dans le rêve) d’aller promener ma frimousse dans les îles du Pacifique (cœur sur le film La ligne rouge), je choisis mes proches. C’est assez tôt que j’ai décidé que mon « tour du monde » se transformerait en tour de l’Atlantique afin de retourner me frotter aux belles côtes de l’Europe. Pourquoi ? Pour pouvoir dire à tous les gens que j’aurais adoré inviter n’importe où sur terre mais quand même beaucoup dans les Caraïbes : « Bah tu viendras me voir à (mettez un nom où y a une gare de train pas loin) ! ». Durant mon petit tour du bocal, s’il advienne que je le finisse, j’aurai eu deux visites en avion. Dès le début, je n’ai proposé qu’aux très proches de venir me voir à distance d’avion. J’ai refusé certaines visites et je n’ai jamais proposé à tellement de gens que j’aurais adoré emmener naviguer entre grains, rhum et cocotiers. Ainsi, ces deux visites furent mon père qui est venu aux Canaries pour six semaines et Carmen qui est venue pour deux semaines et des broutilles aux Caraïbes, car elle fut dans l’impossibilité de prendre plus de vacances. Et la culpabilité de faire venir ces deux personnes en avion m’en met gros sur la patate, surtout qu’après j’ose écrire mon plus long récit pour chouiner sur le sujet. Mais le changement, qui doit venir, vient souvent doucement et lentement, pas à pas, il faut le forcer et le faire accélérer. Bah, j’avance, gentiment. Je comprends, j’apprends, je regrette, je change. Et c’est par là qu’on doit tou.te.s passer. Renoncer (à notre confort) est difficile, mais le choix n’est plus à faire. Plus tard on le fera, plus il s’imposera violemment de lui-même.

Merci de votre attention! J’ai écrit ce texte avec l’élégance du pélican qui plonge (allez voir une vidéo 😉 ).

4 commentaires sur « Choisir c’est renoncer »

  1. Trop triste de ton constat… et en même temps je ne le comprends que trop bien… le rêve d’Olaf est aussi de racheter un bateau, et c’est juste impensable pour moi…depuis 2019… Il est très difficile de se projeter et encore plus depuis 5 jours… Je t’embrasse et essaie de profiter un max quand même ! Tu y es et tu choisis le moyen le plus écolo pour rentrer, alors stop mauvaise conscience !

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  2. Bonsoir Joël, bienvenu au club mon ami, perso j’ai découvert the big problème en Mai 2019 suite à une élission de TV, le titre : l’éffondrement et si c’était vrai. A la suite de ce reportage je me suis documenté à fond : achat d’une vingtaine de bouquins et visionage de centaines de vidéos, je peux te donner de références si tu veux. mais je ne veux pas que tu deviennes comme moi « éco-anxieux » ça s’appelle le solastologie qu’ils disent, et comme tu est quelqu’un que j’estime beaucoup, je ne ferais pas sauf si tu me le demades expréssément. Je n’en parles même pas à mes enfants qui ont des petits à élever. Je n’ai qu’un conseil à te donner : profites maintenant tant que tu peux. Pour éveiller les consciences,J’ai fais 2 comptes rendus de 8 pages que j’ai déposé sur le site de la mairie dans la rubrique « les habitants ont la parole », pas un appel!!! depuis 2 ans, les gens s’en foutent….J’ai envoyé un article à Ouest France pour publication, réponse « mais de quoi il se mêle celui-là pour donner son avis sur la marche du Monde. Nos journaleux sont des nuls de chez nuls, des champoins dans leur genre.
    Mais, présentement le ciel nous tombe sur la tête : la guerre Pouitinienne est en Europe. Hier vu, le nombre de réfugiés Ukrainiens qui quittent leur pays par centaines de milliers, essentiellement des mamans avec leurs enfants, après en avoir débatu avec Christa. j’ai proposé à notre maire et à notre député d’acceuillir une famille chez nous. Le Maire m’a vivement remercié de notre initiative et comme il aussi président de la communauté de communes, il va organiser l’acceuil des réfugiés sur notre territoire. C’est remonté jusqu’au préfet et ça grenouille dans les hautes sphères, j’espère qu’ils vont se remuer le cul dare dare car ça urge. Notre président a dit que la France allait prendre sa part d’aide aux réfugiés. Je ne dors presque plus et suis de près l’évolution de la situation. Le courage des Ukrainiens est sidérant, l’Hitler du 21 ème siècle (Poutine), tout grand stratège qu’il se croit, a fait un très mauvais calcul : il a réveillé l’OTAN qui était en mort « cérébrale » et l’Europe est unie comme elle ne l’a jamais été.
    Encore une fois, profites tant que tu peux, tu aura assez de galères dans le futur. Ne te donnes pas mauvaise conscience, tu n’y est pour rien.
    Merci pour tes nouvelles, tu fais un trip que j’aurais bien voulu faire….
    Becs affectueux (partage avec Carmen STP)

    Jacques et Christa

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  3. Merci pour ce que tu as écris 🙏
    Je me retrouve complètement dans ce texte.
    Content de t’avoir rencontré à Mindelo, revu en Martinique, et on se recroisera sans doute sur le chemin du retour via les Acores.
    Fred, voilier Cabottes

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